Exposition / Julie DAWID et Gilles OLEKSIUK

Exposition / Julie DAWID et Gilles OLEKSIUK

Arts Visuels/Sculpture
Vernissage jeudi 12 mars à 18h
Exposition du 12/03 au 03/04

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Entretien Lyse Madar : Julie DAWID et Gilles OLEKSIUK

Je vous ai proposé une exposition en commun avec le sentiment d’une certaine similitude non pas dans le propos formel ou plastique de votre travail respectif mais dans ce qui à mon sens le sous-tend je pense à la notion de fragilité, qu’en est-il ?

J.D : Toutes choses naissent d‘une lutte et d’un arrangement contradictoires. Toutes choses humaines se construisent sur des paradoxes structurants, chaos fondateur et complexité originelle, métaphore de création naturelle. Apparition et disparition sont concomitantes, fusionnelles et conditionnes l’une l’autre. Le monde se développe petit à petit en se déconstruisant morceau par morceau. Les organismes vivants grossissent par la division de leurs cellules. Chaque élément d’un tout lutte dans un fouillis qui tente de l’intégrer ou l’engloutir. C’est de cette manière que je manifeste cette idée dans mes travaux récents. Je combine construction/déconstruction de l’ordre de la figure, et fractalisation du processus d’assemblage.

G.O. : Cette impression de fragilité dans mes sculptures est en réalité un leurre, car j’aime jouer avec les artifices de la finesse et de la transparence dans mes sculptures. L’élégance classique de l’impression de stabilité précaire jouant avec le point de rupture ajoute au sentiment de vulnérabilité des ensembles. J’évoquerais plutôt la notion de « sensibilité ». D’une part, par l’utilisation de matériaux déconsidérés auxquels je redonne une vigueur, et d’autre part, par un certain attrait de l’éveil aux sens qui est amené par la manipulation de matières issues de nos quotidiens. Par leurs abondances de formes et de couleurs, ils me permettent de proposer des formes inspirées par la nature. Cette proximité avec les choses communes, traitées de manière poétisée, me permet d’ouvrir chez le regardeur le placard d’une empathie quasi ménagère.

Avez-vous senti une certaine difficulté à mettre vos travaux en regard ? Avez-vous travaillé séparément sans tenir compte l’un de l’autre ?

J.D : Non, c’était plutôt une joie d’expérimenter un dialogue avec le travail de Gilles, nous avons rapidement imaginé une relation entre sculpture et mural, tout en laissant libre cours à nos recherches.

G.O. : Il nous a vite semblé évident que nos œuvres dialogueraient sans aucun problème. Comme nous travaillons tous les deux sur des formes naturelles et organiques, il ne restait plus qu’à trouver l’équilibre. Julie voulait réaliser des rideaux colorés de grands formats à proximité des murs, j’avais choisi, pour ma part, de créer deux nouvelles sculptures informes dans des tons neutres afin d’équilibrer le dialogue et de dynamiser le contenu de la mise en espace.

Dans quelle filiation situez-vous vos travaux et comment individuellement vous définissez vous peintre, sculpteur, plasticien ?

J.D : Continuer à repousser les frontières d’une œuvre en mélangeant et mixant les médiums est une direction que je poursuis. Les cadres et les définitions m’ont toujours fait fuir. Je m’intéresse à la botanique et aux Arts décoratifs tels que la tapisserie, le textile, la porcelaine et les ornements. J’aime aussi le trash et la maladresse. Je me situe entre dessin et peinture, entre noble et décoratif, majeur et mineur, pur et impur, figuratif et abstrait, méthodique et expérimental, entre tableau et vision capitale, entre masculin et féminin.

G.O. : J’ai eu la chance de faire mes études à Luminy où j’ai pu me permettre le luxe de ne jamais avoir à répondre à cette question. La liberté des ateliers de recherche et création m’ont permis de développer un travail plastique hétéroclite loin des dogmes magistraux. Mon discours serait sûrement différent si Richard Monnier n’était pas parti de l’ESBAM l’année de mon arrivée pour rejoindre l’école d’Annecy. Même quand je varie le médium, mon travail reste ancré dans des problématiques de sculpteur. Pour parler d’influences, ma pratique m’amène à jouer avec les codes variés de la junk-sculpture qui se mêlent à la quatrième dimension du suprématisme, l’art génératif dialogue avec le documentaire animalier, la culture de masse et le brutalisme architectural. L’École de Nancy est travestie par les attraits d’articles de bazar de zone industrielle et les révérences aux minimalismes nécessitent l’assemblage de milliers de sacs plastiques.

Déterminez-vous à l’avance ce que sera l’œuvre ou le hasard et la spontanéité œuvrent ils dans vos travaux ?

J.D : Je rêve parfois de savoir avant de commencer, mais chaque travail est le résultat d’un dénouement.

G.O. : Jamais pour les sculptures de petit format, ni pour les dessins. En ce qui concerne les deux sculptures présentes ici, j’avais déjà une vision globale des œuvres. Le travail sur les tubes de carton était déjà commencé sur une base structurée. En reprenant le travail pour l’exposition, j’ai laissé partir les lignes de tubes jusqu’à leurs points de ruptures, permettant une sédimentation feuilletée et des zones planes. Le massif formé par les particules de calage est un puzzle aléatoire, réalisé en sphères informes. D’autres pièces ont besoin d’un squelette, comme la boule réalisée avec des rétroviseurs accidentés ou le lustre en blisters dorés.

L’usage de matériaux simples et fragiles est-il un choix induit par l’œuvre en projet ?

J.D : Une palette d’outils opératoires et de gestes appliqués se déploient et se confondent dans la cuisine d’atelier : je taille, coupe et récolte mes semis et rhizomes, tantôt j’opère des greffes ou des boutures artificielles ou des compositions florales, florilèges et arrangements. Il faut polliniser et métisser. La maille papier devient parure. Je rapièce des masques et des figures dansantes ; arabesques et entrelacs, jardin de mémoire et d’oubli.

G.O. : C’est plus la sensualité tactile du matériau qui me fait choisir de commencer une pièce : la répétition du geste de couture sur des particules de calage en polystyrène ou éplucher a l’économe une branche de cinq mètres pour y planter une sommité de plumes de pigeons… J’ai sous le coude des propositions d’installations qui requièrent des dispositifs très onéreux. Certaines combinent, par exemple, des objets en cristal et des systèmes techniques précis, mais cet investissement m’est impossible pour l’instant.

Il y a indéniablement dans vos travaux une sorte de désir d’embellir le réel, d’inoculer ou de rajouter au monde un nouveau souffle poétique. Dans un monde saturé d’images, votre propos est-il de développer une nouvelle approche du voir, une nouvelle sensibilité du regard ?

J.D : Je pense que le regard de chacun se fait et se défait en permanence et se nourrit de l’expérience du réel. Il y a juste chez moi un fort désir de partage des traces d’une vision au monde.

G.O. : Mon travail sur la familiarité des objets usuels, agencés de manière simple, induit une sensation de dérangement ludique. Mes formes sont inspirées par la nature, elles regorgent de formes simples qui lui sont empruntée. En cela, mes œuvres interrogent le réel, en imitant par exemple des récifs coralliens, des architectures de ruches, des conques ou des massifs de plantes avec des objets -Kleenex®- de la culture de masse. Mes dernières pièces se sont développées sur des de longues périodes, et, sans parler de nouvelle approche de voir, je dirais plutôt que je souhaite que le visiteur développe un goût pour cette lenteur, qu’il se réapproprie un temps de contemplation qui tend à s’amoindrir.

Venons-en aux choix des matériaux, comment ce choix s’impose-t-il chez vous Gilles ?

G.O. : Je travaille avec des objets issus de la culture matérielle de masse depuis mes études, et, à l’époque, l’abondance des gobelets et des sacs plastiques me permettait de fabriquer des formes et environnements sans me ruiner. La collecte s’organisait alors sur mes trajets quotidiens, elle venait étoffer mes recherches plastiques de modelage et de dessin. C’est devenu plus rare aujourd’hui de trouver des matières premières dans les conteneurs de recyclage, mais j’ai fait opérer une mutation dans mon processus de création par un approvisionnement de la matière interne à l’atelier.

Pourquoi le papier reste-il un matériau privilégié pour vous Julie. Le découpage reste-t-il à côté du dessin et de la peinture un lien à l’enfance ou une recherche de la forme alliée à un arsenal de couleur ?

J.D : Hans Christian Andersen a réalisé de nombreux découpages en papier notamment des silhouettes qui restent méconnus. Matisse tranche dans la couleur. Le support papier incarne une sorte de motif flottant en restructuration permanente, accordé et indomptable. L’œuvre compose ses créatures par recouvrements et collages, par strates et trames, par découpes et coutures, entre intuition et hiérarchie, s’étire, se défragmente, s’émiette, se contracte, multiplie les échelles d’organisation, se disperse, fait le vide, culbute, bifurque, trame, entremêle le continu et le discontinu… Le matériau appelle le motif et se détruit, le motif appelle le matériau et se reconstruit, les pièces prennent leur envol et l’ensemble tient son équilibre. Je ne pense pas forcément continuer à utiliser le papier comme matériau. Je voudrais utiliser une palette plus large de matériaux, en ce moment je regarde les guirlandes, la marqueterie, l’impression textile, les mobiles. Je pense que l’on peut créer de l’image avec des matériaux tout autres que la peinture. Je voudrais me tourner plus vers l’objet, questionner le décor et la fonctionnalité.

Comment définiriez-vous la Beauté ? A-t-elle un lien avec l’originalité ou l’étrange comme souvent on peut le constater ?

J.D : Il n’y a pas de beauté, juste des émotions qui nous transpercent comme des montagnes.

G.O. : C’est peut-être ce qui persiste comme sentiment d’étonnement après avoir compris le mécanisme des choses. L’originalité et l’étrange convoquent trop souvent des artifices hyper stimulants. Je rejoins Julie sur ce sentiment de transpercions, et découvre à l’instant que le terme, utilisé en géologie, définit le moment d’éjection de blocs sur une structure en fleur.