Conférence 1 / « CONTRE-TEMPS »

Conférence de Paul-Emmanuel Odin / Résumé de la conférence

L’INVERSION DU TEMPS AU CINÉMA, EN VIDÉO ET DANS LES ARTS NUMÉRIQUES / « CONTRE-TEMPS »

« Avec la première possibilité de voir le monde vivre plus vite ou plus lentement, le cinématographe apporte la première vision d’un univers qui peut se mouvoir à rebours. Étrange spectacle dont l’homme, jusqu’ici, n’avait eu aucune idée, aucun soupçon, sinon comme d’une fantasmagorie à peine imaginable. Mystérieuse, folle chimère, monstre qu’on jurait inviable, mais que l’écran présente comme une autre réalité sensible. Révélation révolutionnaire, dont il semble que peu de spectateurs aient encore bien reconnu l’importance. On croit volontiers qu’elle ne mérite que le rire qu’elle suscite d’abord. D’ailleurs, ce rire sonne d’une façon particulière : il ne signifie pas la joie du coeur mais le déroutement de l’esprit. Ce rire traduit une réaction de défense — provoquée par l’étonnement, par une secrète inquiétude — contre la portée subversive d’images qui opposent une si flagrante contradiction à la routine, tant de fois millénaire, de notre figure de l’univers. Un état mental possède aussi sa force d’inertie. Celle-ci commande le rire qui dissipe l’alarme, détourne de la recherche, évite le changement d’opinion, suggère que l’anti-univers, apparu à l’écran, n’est que le vain produit d’un artifice, dénué de toute signification réelle.»
Jean Epstein, Écrits sur le cinéma. T. 1, Seghers, Paris, 1974, p. 372.
Quelle drôle de figure ! Dont nous avons tous expérimenté déjà, à un moment ou autre, l’éclat surprenant !
L’inversion temporelle étourdit le spectateur de cinéma depuis l’invention du cinématographe : les frères Lumière montraient déjà dès les premières projections un mur démoli qui se redresse, ou des plongeurs qui sortent de l’eau et reviennent sur leur plongeoir.
Cette grande figure traverse à la fois les plus grands classiques de l’histoire du cinéma (Chaplin, Cocteau, Dreyer, Coppola, Bergman, Wells, Lynch, Hannecke…), et une myriade incroyable de curiosités insolites et rares qui relèvent du cinéma expérimental, de l’art vidéo, de l’art contemporain, de l’installation, de l’univers numérique… sans compter la musique, la littérature et la philosophie…
Derrière ce trucage élémentaire du défilement inversé, il y a un enjeu philosophique surprenant qui est révélateur non seulement du cinéma dans son entier mais d’une façon de redéfinir le temps lui-même.
À travers deux conférences, Paul-Emmanuel Odin proposera, en partant de son dernier livre (L’inversion temporelle du cinéma, 2014, Al Dante) deux parcours illustrés par des projections d’extraits de films, de vidéos, ou d’animations numériques.

Les inversions pelliculaires constituent un contre-temps spectaculaire qui est inséparable de renversements philosophiques, esthétiques, moraux, politiques. Comment cette puissance d’opposition se manifeste-t-elle sinon par des défis lancés à la gravité (les Vues Lumières, Bill Viola), la volonté de renverser la mort (Orphée de Cocteau, Superman de Richard Donner, L’étrange histoire de Benjamin Button, de Fincher), ou de pervertir le Bien (Vampyr de Dreyer et Christine de Carpenter), et d’abolir le capitalisme et son temps bourgeois (Ciné-oeil de Vertov)?

http://www.la-compagnie.org/L-INVERSION-TEMPORELLE-DU-CINEMA