Archives mensuelles : novembre 2013

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Exposition / Passage

Mahé BOISSEL
05/11 > 05/12/2013

Ses lointains d’humanité

Les traits sont terribles, ils brûlent. Ils sont du dehors et du dedans. Hors d’âge, des petites filles étranges bouleversent l’inquiétante étendue. Entre transe, possession et sorcellerie, des femmes acérées déchirent des paysages affolés. Les territoires de Mahé Boissel sont insondables. Ils sont dangereusement peuplés. Un air de fièvre et de maléfice rôde dans ces contrées sauvages. L’éternelle inguérissable enfance a effondré tous nos repères, et l’énigme croît. Ainsi vivent ces grands dessins envahis. Art d’insidieuse contagion.

Ici, l’espace n’absorbe pas les personnages, il les sépare. Il est espace d’absence… Du noir d’abîme au rouge des profondeurs corporelles, la séparation emplit la toile, et seules quelques traces humaines habitent ces lieux d’altérité. Le noir et le rouge, en présences tendues, sont espaces fendus qui se pénètrent, s’affrontent et basculent.

Le monde clos pour vivre se déchire, la terre vacille, les diagonales tranchent l’espace, et l’espace saigne… Ainsi, à jamais séparées, ne connaissant jamais la paix étale, fussent-elles proches jusqu’à l’intime, les couleurs s’affrontent. Née de ces grands dessins, la toile vibre, et tout s’ébranle autour d’énigmatiques présences. Des êtres pressés, venus d’ailleurs, aux inquiétantes allures animales, vivent dans ces lieux basculés, vivent par saccades, et bousculent toutes les inerties du monde.

Les espaces magiques de Mahé Boissel sont habités. On y voit des êtres en attente, ou plutôt des esquisses d’êtres, à demi-existantes, et comme envahies par une menaçante certitude. Elles guettent à demi tout imprudent égaré, tout impudent voyageur mâle. Elles ne cessent de s’aventurer. Elles sont toujours en traversée. Leur regard filtré, oblique, leur séduction vénéneuse, féline et nocturne, leur puissance virtuelle, souple et massive, leur liberté virulente, tous ces éléments transgressifs envoûtent l’œuvre et brûlent les éléments épars d’un charme âpre, subtilement pervers, comme un mortel parfum d’amour dévastant le labyrinthe.

Les créatures hallucinées de Mahé Boissel font taches dans l’univers. Nées des ténèbres, elles ensemencent le vide. Elles font la gueule aux bienséances. Ces prêtresses de tous les ailleurs étreignent à vif l’opacité. Elles hantent nos bas-fonds et nagent à nu dans les non-dits. Chaque face est un miroir aveugle, et leur sexe d’ombre un abîme implacable.

Les traits de Mahé Boissel sont des traces blessées, des passerelles graphiques vers les lointains de l’humanité, et des scalpels blessants qui défigurent la normalité. Elle fait voie d’art et de fragilité violente aux profondeurs bloquées. Dans cette création de traits telluriques et d’éruptions secrètes, l’altérité parle et fait remède aux affres de l’existence. Art aigu de haute santé, et de dure beauté. Et de terrible proximité.

Christian Noorbergen